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Date de sortie : 08/04/2016

Style : Extrême Progressif

Pays : Norvège


Note : 16/20
Ihsahn
“Arktis.”

Qu’on apprécie ou non sa musique, force est de reconnaître qu'Ihsahn mène, depuis la mise à l’arrêt d’Emperor (2001), une carrière solo aussi originale que courageuse. Certes, les connaisseurs du combo black metal culte auront initialement effectué aisément la transition, tant le premier opus de son ancien frontman puisait dans un héritage identifiable. Mais à partir de là, le Norvégien a déjoué tous les plans des naïfs qui pensaient qu’il allait poursuivre dans cette voie « rassurante », sorte de spin-off d’Emperor qui n’aurait conservé que l’apport individuel d’Ihsahn (ce qui, du reste, était déjà le cas de la formidable dernière livraison de l’Empereur, Prometheus). A ceux qui en doutaient encore, l’homme a prouvé à maintes reprises, ces dix dernières années, qu’il était un vrai Artiste : unique, imprévisible et attiré par le danger. Le compositeur Ihsahn semble sans limite et il a utilisé ce don avec générosité, explorant sans cesse de nouveaux territoires. Très subjectivement, je considère à ce titre la période 2010-2012 comme le zénith créatif de l’homme de Notodden. Une période qui avait pris fin en 2013 avec la publication de Das Seelenbrechen, un disque particulièrement expérimental auquel nous n’avions pas adhéré (voir par ailleurs sur ce site)… On sentait bien que l’imagination débridée d’Ihsahn, qui pénètre volontiers l’univers synthétique depuis un certain nombre d’années, finirait par s’exprimer dans une voie 100% non-conformiste. Considérons donc cet album comme l'exutoire d’un esprit brillant, une expérience qui « devait se faire » pour pouvoir aborder la prochaine étape de sa carrière, et qu’on pardonnera donc facilement. Avec Arktis., le Norvégien rebrousse donc chemin et, sans renoncer ni à une variété étourdissante ni à sa légendaire exigence en matière sonore, revient à un format plus traditionnel de chansons. Il serait faux de croire pour autant à un album-synthèse, car Ihsahn a encore saisi toutes les opportunités de nous surprendre…

Une fois n’est pas coutume : c’est surtout la seconde moitié de ce disque qui vaut le détour, à mes yeux. « In the Vaults » et « Pressure » sont de courts court morceaux à la structure limpide, mais dont les thèmes mélodiques et les riffs sont très réussis. Presque des singles sur cet album. « Until I Too Dissolve » est un des meilleurs morceaux du lot. Il s’agit en fait d’un titre de heavy metal (ce riff !) passé à la moulinette Ihsahn : éléments électroniques, chant clair strié de sections extrêmes, arrangements à la pelle mais, à nouveau, structure classique. Ou comment être ambitieux dans un cadre traditionnel : le résumé de ce disque. Alors que l’ex-Emperor s’amuse à des références discrètes à ses premières œuvres solo sur « Pressure » (on pense notamment à angL, 2008), avec arrangements orchestraux sur fond de riffs plombés et blast beats, il enchaîne avec un pur titre « climatique » (« Crooked Red Line ») sur lequel s’exprime avec un bonheur jamais démenti le saxophone ensorceleur de Jørgen Munkeby (Shining), collaborateur fréquent depuis After (à mon sens encore toujours le meilleur opus d’Ihsahn). Quant à « Celestial Violence », il clôture Arktis. en grande pompe puisqu’il s’agit tout simplement du plus grand moment de l’album. L’invité Einar Solberg (Leprous) illumine de son beau timbre les couplets, alors qu’Ihsahn s’exprime sur le refrain intense, les deux se rejoignant en fin de parcours. Ce morceau immersif possède un pouvoir d’évocation réellement impressionnant et prouve qu’en gardant le propos relativement simple, Ihsahn peut toucher au cœur d’une émotion, d’une « sensation ». Notons au passage que sa proximité avec les gens de Leprous est encore affirmée sur ce nouvel essai, puisque Tobias Ørnes Andersen (parti chez Shining depuis 2014) reste son batteur attitré et que l’auteur du joli artwork de l’album, l’Espagnol Ritxi Ostáriz, est un collaborateur familier aussi bien d’Ihsahn que de Leprous. Puisqu’on parle de collaboration, profitons-en pour évoquer Jens Bogren qui, pour son quatrième travail avec Ihsahn, a réalisé une nouvelle pièce d’orfèvrerie sonore qu’il me faut louer sans retenue, au risque de passer pour un fanboy de l’ingé-son suédois…

On en vient alors à cette première partie de Arktis., celle qui m’a semblé moins convaincante et qui m’a obligé, par conséquent, à donner plusieurs chances à ce disque pour en saisir toute la qualité. Il n’y a pourtant rien de désastreux à signaler concernant ces quelques morceaux, bien au contraire. Mais Ihsahn y cède plus volontiers à une forme d’élitisme musical un peu froid (à l’exception de « Disassembled », où la « patte » du Norvégien est facilement reconnaissable, avec ces riffs syncopés et le chant extrême). Il en va ainsi de « Mass Darkness », titre moderne aux accents death suédois, avec un nouveau refrain en clair très ouvert (Matt Heafy de Trivium épaule Ihsahn aux chœurs), de « My Heart Is of the North » (sur laquelle se mêlent sons vintage et modernes… sans parvenir à passionner l’auditeur) et de « South Winds », qui voit le Norvégien renouer avec une utilisation franche des sons synthétiques. Une tendance récente à laquelle nous préférons largement les nombreux morceaux sur lesquels ces éléments sont proposés parmi d’autres, sans privilégier l’un ou l’autre. Il est indéniable que le motif principal, décliné tantôt en sons électroniques, tantôt en riffs, est malin, et que les virages inattendus sont intéressants, mais ce genre de morceaux a du mal à captiver l’auditeur, demeurant dans une logique formelle rudement bien fichue mais quelque peu clinique. Cette inclination « intello », frontière dangereuse avec laquelle Ihsahn flirte régulièrement ces dernières années, culmine sur le titre bonus « Til Tor Ulven (Søppelsolen) ». Cette récitation d’une poésie de Tor Ulven par l'auteur norvégien Hans Herbjørnsrud sur une musique atmosphérique est née lors d’un événement organisé en l’honneur de Ulven et pour lequel Ihsahn fut invité à créer la musique. Désireux de fixer cette expérience sur disque, ce dernier a souhaité réitérer la chose en studio. Cette plage, certes « bonus » et donc pas destinée au plus grand nombre, témoigne du caractère expérimental et libre, mais aussi très arty de la musique actuelle d’Ihsahn. A qui s’adresse ce genre de titres ? Ihsahn a sans doute voulu se faire plaisir à lui-même avant tout, cédant à une pulsion « intellectualisante » qui exclut la vaste majorité de ses fans. J’insiste sur le caractère exemplatif de ce titre : on ne juge évidemment pas un disque sur base d’une plage bonus, mais celle-ci révèle quelque chose que nous regrettons parfois dans l’approche d’Ihsahn dans le cadre de ses aventures solo, et qui lui a déjà joué de vilains tours. Une remarque qui ressemble plus à un caveat qu’à une condamnation, en somme.

Concluons sur une réflexion d’avenir. Si le chant extrême d’Ihsahn a retrouvé de l’éclat depuis les derniers opus du Norvégien, son chant clair, s’il s’est lui aussi affiné avec le temps (le Norvégien n’est en rien un « mauvais » chanteur), manque de profondeur et d’expressivité. On constate dès lors un écart entre l’incroyable créativité musicale et les capacités vocales de l’homme dans le registre clair. L’apport des invités, notamment celui d’Einar Solberg, laisse pourtant entrevoir bien des possibilités ! Alors, Ihsahn sera-t-il capable d’affirmer son exigence artistique au point de partager un jour le micro avec un vocaliste de haut niveau ? Cette décision pourrait constituer une nouvelle étape importante dans la carrière de cet artiste décidément unique dans la scène metal. Et connaissant son aversion pour la frilosité, l’espoir est permis…


Tracklist :


1. Disassembled

2. Mass Darkness

3. My Heart Is of the North

4. South Winds

5. In the Vaults

6. Until I Too Dissolve

7. Pressure

8. Frail

9. Crooked Red Line

10. Celestial Violence


 
Chroniqué par : MASTEMA
 
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