Date de sortie : 05/03/2001

Style : Black Metal Stellaire

Pays : Norvège

Note : 20/20
Thorns
“Thorns”Côte: 20/20

Lorsqu’on est amateur de musique extrême, il arrive régulièrement qu’on tombe sur l’un ou l’autre chevelu bièreux en mal de reconnaissance s’autoproclamant pape de l’underground et nous assaillant de noms de groupes plus extrêmes et inconnus les uns que les autres, décrivant chacun d’entre eux comme « essentiel », « ultime », etc. Ca fait toujours bien de faire semblant de connaître un diamant oublié, un groupe grossièrement ignoré de tous… Dans une majorité des cas, cependant, soit il ne s’agit pas d’une réelle découverte, soit (cas le plus fréquent) le groupe et/ou l’album…ne ressemble franchement à rien. Pourtant, des coups de génie (trop) largement ignorés, il en existe bel et bien. L’album éponyme de Thorns en fait incontestablement partie.

Thorns, formation norvégienne issue de la première ère du black metal norvégien, n’a pourtant rien, à la base, d’un groupe de seconde zone, connu des seuls fans acharnés du genre. Non, le groupe jouissait même, à l’aube des années ’90, d’une réputation des plus enviables. Une succession d’événements, sur lesquels je reviendrai, fut à l’origine de ce mystère absolu qu’est la méconnaissance atterrante de ce chef-d’œuvre sorti en l’an de grâce 2001. Même parmi les amateurs de black, ce disque ne s’est pas imposé comme un classique, statut qu’il mérite pourtant mille fois. Il faut dire que Thorns sort clairement des sentiers battus et nécessite un minimum d’efforts pour le saisir dans toute sa grandeur. L’univers qu’il crée est très personnel, unique, ce qui ne facilite pas toujours l’adhésion des masses. Cette situation n’en est pas moins scandaleuse et je me devais d’apporter ma minuscule pierre à l’édifice de reconnaissance du génial Thorns.

La formation de Trondheim eut une histoire assez particulière et mérite qu’on s’y attarde. En 1989, Snorre Ruch (sous le pseudo « Pedophagia », miam) (guitare, basse), Marius Vold (« Coprophagia », voix, programmation batterie) et Bård Eithun (« Fetophagia », batterie) forment Stigma Diabolicum, groupe de black metal avant l’heure puisque le genre éclot à cette époque-même. Rappelons au passage que Eithun sera le mythique batteur d’Emperor sur In the Nightside Eclipse avant d’être incarcéré pour meurtre. Mais retournons à nos moutons. En 1989-1990, Stigma Diabolicum publie trois démos avant de changer de nom et devenir Thorns. Le groupe poursuit son parcours très underground et publie une nouvelle démo. Le line-up commence toutefois à s’émousser et après la publication d’une énième démo, Grymyrk (1991), Snorre Ruch décide de poursuivre l’aventure seul. Les choses commencent toutefois à bouger : la dernière démo de Thorns, bien que jamais officiellement « publiée » et par conséquent uniquement distribuée via un cercle d’amis, fait beaucoup parler d’elle dans le milieu. Même situation pour la démo suivante, Trøndertun (1992), à tel point que ces deux réalisations obscures deviennent référentielles dans le milieu encore naissant du black metal. Le style, un black aux structures intelligentes et dégageant une ambiance personnelle, est très différent de ce que le groupe proposera plus tard, mais est déjà très intéressant. A l’époque, Thorns était perçu comme une formation capable de suivre les pointures comme Mayhem ou Burzum, rien de moins ! Ce n’est d’ailleurs guère un hasard que Snorre soit à cette époque approché par Euronymous, qui désire engager un deuxième six-cordiste dans Mayhem. Snorre accepte et Thorns sera par conséquent mis entre parenthèses. Beaucoup de gens l’ignorent encore aujourd’hui, mais Snorre joue sur le mythique et définitif De Mysteriis Dom Sathanas (chroniqué sur ce site). Il est l’auteur d’un certain nombre de riffs et de paroles de cet album !

Thorns est déjà mis entre parenthèses, mais il le restera pendant encore un bon bout de temps, car le couperet tombe en 1994 (plus ou moins simultanément à la sortie de De Mysteriis Dom Sathanas) : Snorre est condamné à huit ans de prison pour complicité de meurtre. Cet événement dramatique s’inscrit dans la longue succession de faits rocambolesques dont le black metal est riche. Le 10 août 1993, c’est en effet Snorre qui conduit Varg Vikernes jusqu’à l’appartement de Øystein Aarseth, alias Euronymous. Il est généralement admis (Vikernes lui-même l’affirme) que Ruch ait été entraîné dans une histoire qui le dépassait complètement. Mais la conjugaison d’incompétence de son avocat, de manipulations et d’erreurs grossières le mène à une sévère condamnation de huit années d’emprisonnement. La sentence tombée, la communauté black metal pense pouvoir faire une croix (inversée) définitive sur Thorns (comme Sur Mayhem)…

1999. Thorns n’est presque plus qu’un lointain souvenir, mais le voilà qui surgit du néant, sans prévenir. Snorre est un homme libre et compte bien poursuivre l’aventure avortée cinq ans plus tôt. Il le fait sous une forme étonnante, celle du split album avec ni plus ni moins qu’Emperor ! Thorns vs. Emperor est un mélange entre morceaux anciens de chaque groupe retravaillés et deux reprises « croisées », Emperor reprenant le « Ærie Descent » et certains éléments de « Fall » (dans un morceau baptisé ici « I Am ») de Thorns (tirés de Grymyrk), et ce dernier reprenant sous le titre « Cosmic Keys » (pourquoi avoir raccourci le titre ?) le fameux « Cosmic Keys to My Creation and Times » de l’Empereur (tiré du mini-album Emperor et plus tard réenregistré pour In the Nightside Eclipse). Le résultat est aussi surprenant qu’intéressant, et prouve que Thorns n’a pas grand-chose à envier à Emperor, qui pourtant a signé quelques chefs-d’œuvre au cours des années précédentes. Ce split marque également la première collaboration de Satyr Wongraven (Satyricon) avec Thorns, non seulement via la distribution de la galette par Moonfog Productions (le label de Satyr), mais aussi par le chant, assuré par le même Satyr. Notons au passage que les deux hommes resteront proches bien au-delà de leur collaboration au sein de Thorns, puisque Snorre Ruch contribua à l’album Rebel Extravaganza (1999) et, plus récemment, dans un rôle semi-participatif à l’album The Age of Nero de Satyricon.

Thorns vs. Emperor était certes un entremets des plus délicats, mais on se demandait tout de même ce que le groupe de Snorre « Blackthorn » Ruch avait dans le ventre. En 2001 sort enfin, toujours via Moonfog, l’album éponyme de Thorns. Le groupe prend tout le monde à contre-pied en signant un album radicalement différent des premières démos du groupe. Un album sidérant, archi-original et maîtrisé à la perfection. Thorns est bien plus qu’un disque contenant de la (très) bonne musique, c’est également bien plus que du « black industriel », étiquette qu’on applique à ce disque auquel aucune étiquette ne convient réellement. C’est un voyage dans un univers stellaire et machinal à la fois (je sais, ça paraît étrange, mais c’est ainsi !), différent de tout ce que vous connaissez. La superbe couverture signée Hal Bodin illustre parfaitement le concept développé : un sujet mécanique, inconnu et monstrueux dans un environnement spatial, déshumanisé et froid. Et, bien sûr, un choc, une fusion violente entre deux entités.

Parlons un instant du line-up. Au chant, Satyr et Aldrahn (Dødheimsgard, Old Man’s Child) se partagent la tâche ; Snorre s’occupe des guitares, des claviers, de la basse, de la programmation, et du même du chant sur « Vortex ». Snorre et Satyr jouent également le rôle de producteurs, tandis qu’ils partagent les tâches de mixage et de mastering avec Mike Harting (Satyricon) et Morten Lund (Mayhem, Solefald, Borknagar, Pagan’s Mind,…). Quant à la batterie, un certain mystère plane autour d’elle. La machine humaine Hellhammer (Mayhem) est créditée dans le livret comme « batteur live » or non seulement aucun autre musicien n'est crédité pour le studio – que la batterie soit « humaine » ou programmée – mais le groupe n’a, à ma connaissance, pas joué de concerts non plus. Faut-il donc comprendre « batterie live » comme dans batterie « vivante », humaine (par opposition aux beats qui dominent sur certains titres) ou n'y a-t-il tout simplement aucune batterie « humaine » sur ce disque ?

Attaquons-nous enfin à la musique. Pour mettre les points sur les « i », Snorre nous balance sans tarder un immense « Existence » dans la figure et dès la première seconde, ça fait mal, très mal. Le riff d’ouverture est absolument démentiel, portant la marque très personnelle d’un guitariste dont on découvrira le talent ahurissant au cours des 48 minutes qui vont suivre. Non seulement le jeu de Snorre est-il impressionnant, mais il est également aidé d’un son absolument ultime. Jamais n’ai-je entendu un son de guitare sur un album de black metal qui puisse rivaliser avec celui-ci. Surpuissant, le son de gratte sur Thorns est surtout très sec et froid, inhumain, implacable, sournois. Si vous rajoutez à cela une batterie à fond les ballons (la double grosse caisse est quasi inaudible tant elle va vite), carré et machinale, et vous obtenez là un départ de course sur les chapeaux de roues. Mais déjà, Thorns se différencie de la masse : il n’y a rien de sauvage, de fou, d’anarchique dans cette débauche de violence sonore : tout est froid, contrôlé, mécanique. Le chant reste discret, peu présent dans l’univers de Thorns. L’intérêt est ailleurs, dans cette atmosphère très particulière dont l’auditeur n’a eu, à ce stade, qu’un petit avant-goût seulement.

On rapprochera de ce titre inaugural le gigantesque « Interface to God » qui survient une petite demi-heure plus tard, les deux titres étant clairement les plus directs de l’album. Après un premier riff très accrocheur, Snorre nous balance un nouveau riff royal, toujours avec ce côté mécanique et froid mais néanmoins jouissif. Ce riff n’est rien, toutefois, comparé au suivant, sans doute un des meilleurs riffs que j'ai eu la chance d'entendre, tout court : l'insertion de dissonances dans ce riff de fou furieux tient du génie. La batterie est quant à elle un nouveau roulement continu, un tapis de bombes. Un break central aboutit sur une ouverture totalement aérée, puis sur un nouveau riff ultime, plus simple cette fois mais stellaire. Et la magie de Thorns, c'est de s'arrêter sur ce riff en fade out, ce qui ne manquera pas d'en surprendre certains qui croyaient entendre là le début d'une seconde moitié de morceau, d'un deuxième souffle. Sans doute le meilleur titre de l'album.

Hormis « Existence » et « Interface to God », le voyage sonore auquel Thorns nous convie est étrange, semé d’embûches mais fascinant à chaque instant. « World Playground Deceit » est un de ces titres qui soufflent le chaud et le froid à un point quasi schizophrénique. Globalement plutôt posé, des riffs furieux, splendides à nouveau, s’amusent à détruire le calme. Impossible de ne pas mentionner ce riff dégénératif, comme malade, joué avec une précision chirurgicale : un chef-d’œuvre ! Le gros break en milieu de parcours bouscule tout les acquis en proposant quelque chose d’étrangement très carré, très simple, et cette partie s’étire et évolue longuement avant un retour violent du riff dantesque. Le finale est, quant à lui, traînant, non-définitif. Ce titre amorce une transition funeste.

Avec « Shifting Channels », nous rentrons dans le vif du sujet. La batterie est cette fois totalement déshumanisée, machinale et métallique. Le rythme est lent et hypnotique, sans variation du début à la fin du morceau. Le riff est lui aussi lent, vicieux et répétitif. Le titre est parsemé de bruits de machine, par moments en symbiose totale avec la musique. Vous l’avez compris, ici toute présence humaine a été annihilée, on a réellement l'impression d'assister à une prise de pouvoir de la machine, à une déshumanisation programmée, systématique. Même le chant est souvent trafiqué, comme si la machine exigeait d'avoir le dernier mot. Le morceau est inauguré et terminé par une simple note de clavier, qui a quelque chose de terminal, de glacial mais toujours d'une façon synthétique, sans émotion, et c'est la force de Thorns sur ce morceau. La proposition est assumée jusqu'au bout, elle est totale. C’est en ce sens que « Shifting Channels » occupe une place importante dans l’installation du concept de l’album et de son atmosphère générale. Même s’il ne s’agit pas du meilleur titre de l’album, loin s’en faut, il signale ce basculement entre l’ère humaine et l’ère de la machine.

La longue introduction de « Stellar Master Elite » débouche sur un nouveau riff éclatant, diaboliquement précis et carré. Celui-ci sera décliné sous différentes formes, évoluera vers quelque chose de plus mélodique et entraînant, puis on revient à du lourd. Le rythme est très soutenu, la machine tourne cette fois à plein régime, impression soulignée par une batterie très carrée et peu évolutive. Le morceau se termine sur un nouveau contrepoint (dont Snorre est féru). Un titre puissant, dur, implacable.

Nous en arrivons alors au diptyque « Underneath the Universe ». Un titre étrange qui colle parfaitement au propos. La première partie est instrumentale. Au départ, un bruit comme d'une sonde, perdue dans l’espace. Un riff très carré, bien soutenu par la batterie martiale, arrive tout doucement, en crescendo. A peine cette montée en puissance atteint-elle son point culminant que tout s'arrête brutalement, et le morceau se termine sur quatre ou cinq minutes (!) très étranges, avec juste des sons ambiants, spatiaux. C'est comme si nous assistions à la découverte d'un corps/être inconnu perdu dans l'espace, quelque chose de non identifié, fascinant et mystérieux, inquiétant voire menaçant. Le magnétisme de l'angoisse. Un très étrange morceau, mais à nouveau essentiel dans la création de cette atmosphère unique que véhicule cet album. La seconde partie reprend les choses là elles s’étaient arrêtées, cette fois avec un minimum de chant. Le riff martial reprend le dessus, comme si, après une longue phase de fascination et d’évaluation de l’interlocuteur, le monstre inconnu manifestait son hostilité. Mais l’ambiance est changeante : le titre alterne entre ce riff implacable et des passages aériens, créés par trois ou quatre notes de clavier. Lorsque le chant s'invite, il est lui aussi déshumanisé, trituré par une machine, il n'y a plus rien d'humain là-dedans. En fin de parcours, une nouvelle partie ambiante, très simple, est répétée à l'envi, jusqu'à conclure seule, à nouveau sous le signe du mystère inquiétant et envoûtant à la fois. Ce finale a beau jouer sur quelque chose d’humain, le sensoriel, l'inquiétude, il n'en reste pas moins froid, étranger, systématique, implacable. On se sent comme terriblement insignifiant dans cet univers, pas à notre place ou alors nullement maître de ce qui nous entoure. On se sent étrangers tout en « rentrant » dans chaque moment de cette musique étrange. C’une expérience unique, très difficile à décrire.

Après un « Interface to God » qui, on l’a dit, revient intelligemment a quelque chose de plus direct et évident, l’album se clôture sur une nouvelle pièce inclassable, « Vortex ». Ce titre majoritairement ambiant et éthéré, chanté (enfin, « parlé ») par Snorre lui-même, est à nouveau très froid et structuré autour de quelques sons, 2-3 notes seulement de piano. Des éruptions de violence sous forme d’un riff bien puissant et assez entraînant brisent le calme apparent avant un finale parfait, avec juste deux notes de piano, graves, répétées jusqu'à l'ultime fausse note (volontaire), comme pour terminer sur une impression d'échec et de laideur. La machine surpuissante, implacable, qui domine l’ensemble de ce disque connaît donc un raté. Une touche de réconfort mais aussi d’humanité (car l’échec est le propre de l’humain, pas de la machine qui, elle, est parfaite), un contrepoint ultime.

Si vous êtes sensibles à l’essence, à la substantifique moelle du black metal, vous comprendrez cet album. Thorns capture cette essence mais dans un environnement futuriste, spatial et industriel. Snorre Ruch a inoculé un virus létal à un monstre mécanique et inconnu qui n’obéit qu’à lui seul. Le résultat est un défi, une expérience qui ne vous laissera pas de marbre. « In space, no one can hear you scream. », proclamait l’affiche d’Alien en 1979. En toute logique, M. Scott devrait apprécier ce chef-d’œuvre de Thorns…

PS : Cela fait maintenant dix ans que nous attendons la suite de Thorns. En septembre 2008, Snorre annonça l’enregistrement prochain d’un second opus, avec un line-up revisité. Des photos ont même été postées sur la page Myspace du groupe ! Et pourtant, trois ans plus tard, toujours rien. Croisons les doigts pour que cet album ne devienne pas l’Arlésienne du black metal…


Chroniqué par : MASTEMA