"METAL vs. DONALD"

A moins de vivre sur une île déserte, personne n’a pu passer à côté de la saga des primaires à l’élection présidentielle américaine. En cause, la candidature insensée d’un certain milliardaire loufoque. Ce dangereux personnage a tellement polarisé l’attention qu’inévitablement la presse musicale s’y est mise aussi en demandant leur avis sur le sujet à des artistes connus. Si la validité ou l’intérêt de la démarche est discutable, il en ressort au moins deux choses. 1° En connaissant l’opinion politique de tel ou tel musicien, on peut mieux comprendre et interpréter son œuvre. 2° Ces musiciens possèdent une certaine influence sur les fans, ce qui leur confère une sorte de responsabilité sociétale, toute marginale soit-elle.

Quand on s’amuse à faire un petit tour des opinions politiques de certains musiciens américains, on trouve sans grande surprise à droite (mais très à droite) le rockeur ultra conservateur Ted Nugent. Il croit dur comme fer que Donald Trump est le leader dont l’Amérique a besoin. A ses côtés, un autre encarté NRA, Zoltan Bathory (Five Finger Death Punch) soutient le magna de l’immobilier depuis septembre 2015. Dans le camp des inconditionnels, on trouve aussi le tordu Jesse Hughes, leader des Eagles of Death Metal. Fanatique des armes à feu, anti-avortement, adepte du créationnisme et bigot intégriste, Hughes est un admirateur de Ronald Reagan, considère George W. Bush comme un héros et forcément il soutient Trump. Aaron Lewis (Staind) est autre un républicain convaincu qui se décrit comme un patriote. Il a voté pour Ted Cruz dans le Massachusetts où il vit car il n’apprécie pas tout chez Trump mais le soutiendra quand même dans la course finale.

Dans le camp des pro-Trump, on trouve aussi Gene Simmons (Kiss) et Dee Snider (Twisted Sister). Tous deux le connaissent depuis leur participation au show de télé-réalité "The Celebrity Apprentice" que le guignol à l’improbable coiffure a présentée pendant 7 saisons (c’est Schwarzenegger qui lui succède !). Dee Snider le considère même comme un ami. Il dit être d’accord avec lui sur beaucoup de choses mais pas sur ses positions extrémistes. Cela l’a amené à finalement interdire à Trump d’utiliser le morceau « We're Not Gonna Take It » comme chanson de sortie de meeting électoral. Aerosmith et les Rolling Stones ont aussi mis leur veto sur l’utilisation de leurs chansons dans les meetings et Brian May (Queen) est en passe de le faire également. Gene Simmons de son côté croit que Trump est quelqu’un de bien et pense qu’il est plus intelligent que ce que son langage outrancier peut laisser croire. S’il a avoué aimer la façon dont Trump secoue les choses en disant tout haut ce que beaucoup pense tout bas, cela ne signifie pas qu’il votera d’office pour lui. Kid Rock soutient aussi l’ancien présentateur de téléréalité car il trouve qu’il va vraiment apporter du changement et apprécie l’idée qu’un businessman gère leur pays comme une entreprise. Mais Kid Rock a avant tout trouvé la campagne super divertissante. Ça situe le niveau…

Un poil moins à droite, il y a Alice Cooper que tout ce cirque semble aussi amuser. Entre Donald et Hilary, il se demande si c’est tout ce que l’Amérique a de mieux à offrir. Pour lui, Trump n’est pas juste un beau-parleur, c’est quelqu’un qui agit. Drôle de commentaire pour quelqu’un qui dit que les rock stars ne doivent pas s’occuper de politique. Il oublie surtout qu’il a soutenu George W. Bush en 2004… Du même bord mais sans trop vouloir le montrer, Dave Mustaine (Megadeth) prétend n’appartenir à aucun parti et ne soutenir aucun candidat. Il fut pourtant proche du sénateur républicain ultraconservateur Rick Santorum et a déclaré récemment : « si vous voulez savoir ce que ça sera d’avoir Bernie Sanders comme président, regardez le Venezuela. Avec Hilary Clinton comme présidente, ce sera la même chose que maintenant. Si vous ne voulez pas de cela, l’autre choix est Donald Trump ». Que de simplismes ! Gary Holt (Slayer, Exodus) assume plus ses opinions. Il se déclare républicain sous bien des aspects mais n’apprécie pas du tout l’influence des chrétiens évangélistes sur les candidats républicains. Comme Trump a refusé de désavouer le soutien du suprématiste blanc David Duke du Ku Klux Klan, il a voté pour Bernie Sanders en Californie. Plus au centre, on trouve David Draiman (Disturbed), un pro-Israel du fait de ses origines juives, qui soutient aussi Bernie Sanders sans vraiment croire au miracle.

Notre petit tour des tendances bascule ensuite à gauche (comprenez la gauche à l’américaine) avec Dino Cazares (Fear Factory), Randy Blythe (Lamb Of God) et Corey Taylor (Slipknot). Ils ont tous les trois dit qu’ils quitteraient l’Amérique si Trump devenait président. C’est vrai qu’avec ses origines mexicaines Dino aurait du souci à se faire. Son candidat préféré est Bernie Sanders, tout comme Corey Taylor qui aime le courage et l’indépendance du démocrate socialiste. Sans surprise, les très engagés Serj Tankian et Tom Morello s’opposent aussi à Trump et appuient la candidature de Bernie Sanders. C’est aussi le cas des Red Hot Chili Peppers et de toute une série de musiciens tels que Thurston Moor (Sonic Youth), Brian Baker (Bad Religion, Minor Threat), Bill Gould (Faith No More), Wayne Kramer (MC5), Chris Shiflett (Foo Fighters, The Stooges) et Michael Stipe (R.E.M.). Ils justifient leur soutien parce que Bernie Sanders est le seul à parler de l’environnement et à oser s’attaquer de front au lobby des armes à feu et aux grosses institutions financières. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne gagnera jamais nous dit Scott Ian. Pour le guitariste d’Anthrax, si Trump est élu, l’Amérique aura ce qu’elle mérite. Il dit que les candidats républicains de cette campagne ont fait passer George W. Bush pour Albert Einstein et précise qu’il n’est pas anti-républicain ni pro-démocrate, il est anti-tout. Il analyse que la seule chose positive qui ressort de tout ce putain de cirque, c’est qu’il montre vraiment à quel point le système biparti est dépassé et qu’il faut un 3ème parti [NDR : il oublie les candidats indépendants, comme Gary Earl Johnson pour le Parti Libertarien ou le futur candidat du Green Party]. Les belles Heidi Shepherd et Carla Harvey (Butcher Babies) sont aussi opposées à Trump car elles trouvent dégoutante la façon dont il propage la haine envers les femmes, les handicapés et les gens de couleur. Heidi ne voit pas sa vie durer très longtemps s’il est élu.

Au milieu de toute cette foire d’empoigne entre partisans et opposants, il y a ceux qui ne prennent pas vraiment position. Pour Jonathan Davis (Korn), tous les candidats sont nuls. Pour Nikki Sixx (Mötley Crüe), la politique est devenue de la télé-réalité : des candidats qui n’ont rien de présidentiel racontant des choses ridicules que les médias régurgitent allègrement. Billy Corgan (Smashing Pumpkins) ne prend pas position mais soulève que la candidature de Trump marque la fin de la séparation entre la politique et le divertissement. Henry Rollins (Rollins Band, Black Flag) ne dit pas autre chose. Pour lui, la candidature de Trump en dit long sur l’Amérique et l’abrutissement systématique des gens qui ne se posent plus de questions à cause de la crise économique. Il est d’avis de mettre l’argent alloué à la défense dans l’éducation pour réduire la criminalité et donner plus d’options de vie aux gens.

Critique sévère des années de présidence de George W. Bush, Al Jourgensen (Ministry, Surgical Meth Machine) a évidemment aussi son avis sur la candidature de Trump. Pour lui, c’est un problème de société et de culture qui amène 3 américains sur 10 à penser qu’il est un bon candidat. Mais il ne semble pas trop s’inquiéter car il rappelle que 7 personnes sur 10 ont encore un cerveau et pensent que Trump est un sac à merde. Les new yorkais de Walls Of Jericho émettent exactement le même genre de prédiction auto-rassurante. Aux européens qui s’affolent devant le succès de Trump, Al Jourgensen leur rappelle que l’extrême droite fait son grand retour partout en Europe. Il trouve que c’est la même situation qu’avant l’arrivé au pouvoir d’Hitler avec cette façon de jouer sur la peur des gens et la ferveur nationaliste. Tout ce que ces gens-là veulent, c’est attiser la colère au lieu de trouver des solutions. Pour connaitre le choix politique d’Al Jourgensen, il faut écouter l’album From Beer To Eternity (2013) de Ministry où l’on peut entendre un sample d’un discours de Bernie Sanders parce que Jourgensen pensait déjà à l’époque que ce qu’il disait avait du sens.

Dans toute cette fanfare de trumpettes, certains ont pris le parti de faire résonner leur musique ou susciter leur créativité pour donner leur avis sur cette mascarade politique. Brujeria a sorti un single appelé « Viva Presidente Trump! » dont la couverture (Trump avec une machette plantée dans le crâne) ne laisse aucun doute sur leur haine pour ce type (à voir et écouter ici). Le légendaire chanteur Jello Biafra est récemment monté sur scène avec Napalm Death à San Francisco pour reprendre le classique des Dead Kennedys « Nazi Punks Fuck Off » rebaptisé pour l’occasion « Nazi Trump, Fuck Off ! » (à voir ici). Richard Patrick (Filter) dit que Donald Trump est le Hitler 2.0, pas moins. Le dernier album de Filter nommé Crazy Eyes est une diatribe contre le candidat républicain. Moins recherché mais bien rock ‘n roll, Municipal Waste a sorti un t-shirt à connotation politique qui a énervé certains fans dépourvus d’humour. Sur le devant, on voit Donald se tirer une balle dans la tête (avec le cerveau qui gicle, svp) et au dos le slogan qui dit « The only walls we built are Walls of Death », un jeu de mot que seuls les métalleux comprendront (à voir ici). All Shall Perish a aussi sorti un t-shirt qui montre Bernie Sanders dans un tank foncer sur Donald Trump, Hillary Clinton, Jeb Bush et Ben Carson zombifiés (à voir ici). Le groupe punk de Pittsburgh Anti-Flag n’a jamais caché ses opinions politiques en militant par exemple contre la finance (le mouvement Occupy Wall Street), contre la guerre en Irak ou pour plus de justice sociale. Assez logiquement, ils ont une position anti-Trump qu’ils ont exprimée sur un t-shirt sorti au moment d’Halloween 2015. Leur idée en montrant Donny comme un « Nightmare On All Streets » était d’avertir les gens sur le cauchemar que cela va être s’il est élu président. A présent, ils jouent aussi sur scène le morceau « Nazi Trump, Fuck Off ! ». Le batteur d’Anti-Flag Pat Thetic rappelle que dans les années 80, il y avait le trou du cul de Reagan (sic) et en réaction, cela a engendré de grands groupes de punk. Actuellement, il préfèrerait quand même avoir des groupes punks merdiques plutôt que Donald Trump président.

La palme de la révolte anti-Trump revient à Tom Morello, Tim Commerford et Brad Wilk c'est-à-dire Rage Against The Machine sans le chanteur Zack de la Rocha. Les trois musiciens se sont associés aux rappeurs Chuck D. de Public Enemy et B-Real de Cypress Hill (auxquels s’ajoute DJ Lord de Public Enemy) pour créer Prophets of Rage (du nom d’un morceau de Public Enemy). Aussi paradoxal que cela parait, la candidature de Trump a donc poussé RATM à partiellement se reformer ! Pour Tom Morello, des temps dangereux nécessitent des chansons dangereuses. Le guitariste-activiste considère qu’il serait totalement irresponsable de sa part de rester à l’arrière-plan en cette période historique pour les USA, tant il voit le pays au bord du gouffre. Il considère Prophets of Rage non pas comme un super-groupe mais comme un mouvement, « une unité d’élite de musiciens révolutionnaires déterminés à confronter cette montagne de merde qu’est cette campagne électorale et confronter cela à grand coup d’amplis Marshall ». Les bénéfices des deux premiers concerts de Prophets of Rage ont été versés à l’association P.A.T.H. (People Assisting The Homeless). Une belle façon de joindre les actes à la parole. Ils ont joué deux nouveaux morceaux dont l’un est intitulé « The Party’s Over » qui est dédié au candidat républicain Donald Trump. Ils ont aussi interprété des titres de Rage Against The Machine (« Testify », « Sleep Now In The Fire » et « Bulls On Parade »), de Public Enemy (« Prophets Of Rage », « Welcome To The Terrordome » et « Bring The Noise ») et de Cypress Hill (« Rock Superstar » et « Insane In The Brain »). Les Prophets Of Rage vont s’embarquer pour 35 dates d’une tournée estivale américaine intitulée « Make America Rage Again » (en référence au slogan de Trump). Cette tournée passera les 18 et 19 juillet prochains à Cleveland, Ohio, où aura lieu au même moment la Convention Nationale du Parti Républicain qui devrait officialiser la candidature de Trump. Ce type de concert à chaud n’est pas quelque chose de nouveau pour Morello & cie mais cela donne clairement plus de poids à sa contestation et met en pratique ce qu’il dit : que le changement vient toujours du bas, pas du haut. On ne sait pas encore comment la situation politique va évoluer mais Prophets Of Rage risque de durer. Ils viennent juste d’enregistrer en studio le morceau « The Party’s Over » et il est déjà question d’un album complet. Suspens…

Ce petit tour des tendances politiques dans la sphère métal au pays de Barack est loin d’être exhaustif ou totalement rigoureux (les sources sont fiables mais n’ont pas été recoupées ni reproduites ici). Cette carte blanche ne prétend pas refléter la complexité des enjeux de la course pour le trône du maitre du monde mais simplement donner une image de la fracture politique à travers la lorgnette du métal. En effet, la scène métal aussi diversifiée et variée soit-elle n’est finalement qu’un micro-échantillon de la population. De surcroit, en écrivant du fin fond de notre petite Belgique, on peut se payer le luxe de s’amuser d’un tel sujet sans augmenter la surenchère publicitaire dont le guignol use avec démagogie ni risquer de s’attirer les foudres de ses partisans. Enfin, je ne cacherai pas que l’objectif sous jacent est aussi de faire un petit peu réfléchir, pas tant sur le candidat Trump que sur les musiciens qui le soutiennent ou le critiquent. J’ose espérer que les fans de métal sont plus révoltés et critiques que la moyenne et donner un autre regard sur les idées de certains musicos qu’on admire me paraissait un exercice peu courant et intéressant.

 
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