Entretien avec Léo Margarit (batterie) Interview et édition par Mastema
Ces deux adjectifs forment sans conteste l'épine dorsale de Pain of Salvation. Insaisissables, les Suédois le sont depuis leurs débuts. Ils n'en font qu'à leur tête, suivent leurs envies et n'ont jamais peur de se vautrer si tel est le prix de la liberté, comme le prouve encore leur récent tournant estampillé « 70's », assez risqué. Inarrêtables, car malgré les nombreux obstacles, ils vont jusqu'au bout de leurs ambitions. Récemment, ils se sont d'ailleurs relevés des départs successifs de deux membres de longue date, le claviériste Fredrik Hermansson et le guitariste Johan Hallgren. C'est suite à la sortie d'un deuxième volet franchement séduisant du diptyque Road Salt que nous nous sommes entretenus, non pas avec le leader Daniel Gildenlöw comme le veut la « tradition », mais avec l'autre rescapé du groupe, le batteur français Léo Margarit, dont la belle performance n'est pas la moindre des qualités du dernier opus de PoS.
Mastema (Rock 'n Balls) : Salut Léo, comment vas-tu ? Merci d'avoir accepté cette interview. Evacuons d'abord le sujet brûlant : les départs successifs de Fredrik Hermansson (claviers) et Johan Hallgren (guitare, chœurs). Quelles en sont les raisons ?
Léo Margarit : Salut ! Tout va très bien, merci ! Je me trouve actuellement dans une arène de hockey sur glace à Helsinki, où nous jouons ce soir en première partie d'Opeth [note : au Ice Hall, le 6 décembre]. Concernant Johan et Fredrik, je pense qu'après respectivement 13 et 15 ans de loyaux services, il était devenu trop fatigant pour eux de continuer dans le groupe… Je peux comprendre la situation évidemment, même si ca m'attriste. Mais la vie sur la route n'est pas du tout facile ! Nous achevons dans quelques jours la cinquième semaine sur la route sans rentrer une seule fois à la maison et juste avant ça, nous avons tourné pendant deux semaines en Europe de l'Est. Après la Nouvelle Année nous repartirons pour deux et trois semaines, et s'en suivront probablement les festivals d'été et d'autres tournées sur d'autres continents. Il était donc devenu trop compliqué et trop fatigant pour Johan et Fredrik de continuer à ce rythme… Heureusement, Daniel [note : Daniel Gildenlöw, chant, guitare et basse] et moi avons plus que jamais la flamme et nous ne sommes pas prêts d'arrêter !
M : Même si le groupe a connu d'autres changements de line-up au cours de son histoire, celui-ci doit tout de même faire plus mal, dans la mesure où ces deux musiciens faisaient partie du groupe depuis environ 15 ans, non ? Y a-t-il eu un sentiment d'abattement à leur départ ?
Léo : Il est vrai qu'ils ont été deux piliers du groupe pendant des années, mais nous avons discuté avec Daniel et avons décidé de ne pas abandonner… Nous avons évoqué l'idée de démarrer un autre projet à la place, mais au final continuer Pain of Salvation nous a semblé être l'idée la plus raisonnable. Bien qu'un sentiment de lassitude régnait depuis pas mal de temps déjà avec eux, ce fut quand même un choc… Je pense que comme Johan Langell [note : batterie et chœurs, 1989-2007], ils sont heureux de leur décision et nous sommes toujours en très bons termes ! Show must go on !
M : A l'heure où tu réponds à cette interview, vous avez sans doute déjà rassemblé toutes les candidatures de nouveaux musiciens. En avez-vous reçu beaucoup ? Et quels sont vos critères principaux pour le recrutement ?
Léo : Nous en avons reçu déjà beaucoup et tous les jours de nouvelles candidatures rentrent dans notre boîte mail. Pour l'instant, vu que nous sommes encore en tournée, nous nous contentons seulement d'écouter les démos. Nous prévoyons des auditions courant décembre. En ce qui concerne les musiciens, nous avons déjà des membres remplaçants pour la basse et les claviers, donc nous nous concentrons sur les guitaristes. Les critères sont : être un excellent guitariste, être un excellent chanteur et avoir de l'attitude… Bien entendu, la tâche est ardue mais nous avons quelques candidats très intéressants en vue !
M : Avez quel line-up assurez-vous les concerts jusqu'à la fin de votre tournée d'hiver, le 9 décembre ? Pensez-vous pouvoir tenir un nouveau line-up pour la prochaine tournée, déjà prévue en février 2012 ?
Léo : Pour le moment Johan et Fredrik sont toujours à nos côtés, et nous avons Daniel Karlsson à la basse, qui avait déjà assuré les claviers en janvier dernier aux Indes avec nous. Il sera d'ailleurs le claviériste du groupe en 2012. Le bassiste sera vraisemblablement Gustaf Hielm, qui joue notament sur « The Deeper Cut » et « Innocence » [note : ce deuxième titre est tiré de Road Salt One], et a notamment été le bassiste de Meshuggah pendant dix ans. Comme je l'ai dit précédemment, nous recherchons par contre activement un guitariste.
M : Parlons à présent du nouvel album. Bien s'il s'agisse du second volet du diptyque Road Salt, il m'a semblé que les deux disques sont assez différents. Avez-vous fait en sorte que les deux disques aient une coloration différente ? Avez-vous changé quoi que ce soit à la méthode de travail entre les deux albums ?
Léo : En fait, au départ les deux albums devaient être un double. Donc la plupart des morceaux ont été composés et enregistrés au même moment… Je dirais que la différence et principalement due au choix des morceaux. Road Salt Two est peut-être plus homogène que son prédécesseur, et aussi plus sombre de manière générale.
« Daniel et moi avons plus que jamais la flamme et nous ne sommes pas prêts d'arrêter ! » (Léo Margarit)
M : Sur le plan de l'écriture, Daniel s'est-il occupé de tout ou avez-vous pesé dans le processus créatif ?
Léo : La majorité des morceaux est basée sur une idée originale de Daniel, mais nous avons travaillé ensemble sur la construction à partir de bœufs. J'ai écrit ou plutôt improvisé toutes mes parties de batterie, par exemple, et contribué à de nombreux arrangements rythmiques.
M : Depuis ton arrivée en 2007, Pain of Salvation négocie un nouveau tournant dans sa carrière, chose sur laquelle la plupart des observateurs s'accordent. Un tournant nettement marqué « 70's ». Es-tu également fan de cette époque en or du rock ?
Léo : Je dirais plutôt que je suis fan de musique en général… Je m'éclate toujours à jouer n'importe quoi, y compris certaines musiques que je déteste écouter… Je n'avais pas vraiment touché à cette période avant et je dois dire que j'y ai pris beaucoup de plaisir ! Contrairement à ce que beaucoup de gens peuvent penser, il est souvent nettement plus difficile de jouer ce genre de morceaux que de jouer des chansons apparemment plus complexes. Il y a une approche émotionnelle qui est beaucoup plus difficile à reproduire sur scène que la simple « mécanique » de « Handful of Nothing » [note : tiré de One Hour by the Concrete Lake, 1998], par exemple.
M : Comment cette influence assez marquée est-elle intégrée à la nature profondément originale – et cela depuis les débuts – de la musique de PoS ?
Léo : Je pense que, quelle que soit la musique que nous jouons, la personnalité et la voix de Daniel sont toujours extrêmement présentes. C'est ce qui fait que les fans retrouvent toujours la touche « Pain of Salvation ».
M : Au niveau du son, les deux volets de Road Salt sont marqués par une production très organique et old-school. Comment l'avez-vous façonnée ?
Léo : En premier lieu, nous avons travaillé sur le son de la batterie. Nous avons retiré les peaux de résonance de tous les éléments, étouffé les peaux de frappe avec du tissu, etc. Ensuite, nous avons essayé d'utiliser des instruments et amplis vintage. Un des éléments principaux de ce son est aussi le fait que nous avons joué tous ensemble en live dans notre studio et que nous n'avons pas édité les prises. A aucun moment on ne peut entendre de retouches, d'auto-tune [note : correcteur de tonalité] ou ce genre de « tricherie ».
M : S'il y avait encore une participation extérieure mineure (au niveau du mastering) sur Road Salt One, le second volet semble avoir été produit de A à Z par Daniel. Estime-t-il que votre vision du son du groupe ne peut être concrétisée qu'en interne ?
Léo : Je ne pense pas qu'une collaboration externe est impossible… Le problème est que Daniel a une idée bien précise de ce qu'il veut et au final, il est difficile de trouver les bonnes personnes. Du coup Daniel fait beaucoup de choses tout seul !
« Je m'éclate toujours à jouer n'importe quoi, y compris certaines musiques que je déteste écouter… » (Léo Margarit)
M : Je profite de t'avoir comme interlocuteur pour te poser quelques questions sur ton parcours. Comment as-tu découvert la musique, et plus particulièrement le metal ?
Léo : Mon père étant musicien professionnel, la musique a toujours été omniprésente à la maison. Quant au rock, j'ai commencé à m'y intéresser en fouillant dans la collection de vinyles de ma mère. Je me souviens y avoir trouvé et joué le 33 tours de Highway to Hell quand j'avais 9 ou 10 ans, et ma mère m'a dit « si tu veux écouter du bon rock, écoute plutôt ca » en me tendant Leftoverture de Kansas ! Pour le côté plus metal, j'ai grandi à la grande époque de Metallica et Guns n' Roses. J'ai détesté Metallica au début, d'ailleurs, jusqu'à-ce que j'écoute vraiment ! C'est devenu un de mes groupes préférés par la suite !
M : Où et quand as-tu appris la batterie ? Joues-tu d'autres instruments ?
Léo : J'ai commencé la batterie à la maison avec mon père quand j'avais environ trois ans. Il m'a appris le solfège rythmique pratiquement tout de suite et j'ai intégré l'école de musique locale (Limoux) à six ans. Par la suite j'ai déménagé à quatorze ans à Montpellier où j'ai étudié pendant six ans au Conservatoire National de Région en percussions classiques (vibraphone, marimba, timbales,…). Plus tard, j'ai suivi la classe de batterie et de jazz du Conservatoire de Toulouse. Sinon je joue un peu de guitare à la maison, mais très rarement sur scène car je ne me considère pas assez bon pour ca...
M : Etais-tu fan de PoS avant d'intégrer le groupe ? Comment s'est déroulée ton intronisation ?
Léo : Oui, j'étais fan ! Lorsque Johan Langell a quitté le groupe, un ami m'a appelé pour me dire que le groupe cherchait un batteur et que je devrais postuler ! Bien sûr on a tous les deux pris ça comme une blague au début, mais je me suis dit que ca pourrait être intéressant de tenter le coup juste pour voir ! Par la suite j'ai brièvement rencontré le groupe au Hellfest en 2007, et Daniel m'a contacté un peu plus tard et m'a invité à passer une audition. Apparemment ça s'est bien passé donc j'ai mis ma batterie dans ma voiture et j'ai déménagé en Suède !
M : J'allais justement te demander si tu vivais aujourd'hui en Suède… La barrière de la langue ne pose-t-elle pas trop de problèmes ?
Léo : Déménager en Suède était une des conditions pour faire partie du groupe. En ce qui concerne la langue, 99% de la population suédoise parle parfaitement l'anglais, donc ça n'a pas vraiment été un problème pour communiquer. Maintenant j'ai appris le suédois et je m'en sors plutôt bien !
« Quelle que soit la musique que nous jouons, la personnalité et la voix de Daniel sont toujours extrêmement présentes. C'est ce qui fait que les fans retrouvent toujours la touche « Pain of Salvation ». » (Léo Margarit)
M : De quelle liberté jouis-tu au sein de groupe ? Daniel t'indique-t-il précisément tes parties de batterie, ou est-tu libre d'interpréter les choses à ta façon ? Je pense par exemple à « The Deeper Cut », sur lequel tu t'es vraiment lâché !
Léo : Je suis plutôt libre de jouer ce que je veux, mis à part quelques passages ou morceaux qui ont été écrits avant mon arrivée dans le groupe. Comme je l'ai mentionné plus tôt, nous arrangeons les morceaux ensemble, donc tout ce que je joue sur « The Deeper Cut » est complètement improvisé. De ce fait, je ne jouerai jamais exactement la même chose sur scène.
M : Quels sont les batteurs que tu apprécies le plus, passés et présents ?
Léo : Une de mes influences de tout temps est Dave Weckl [note : batteur de jazz/fusion]. J'ai appris énormément en l'écoutant jouer et en regardant ses vidéos pédagogiques [note : Weckl en a publié sept à ce jour]. Sinon j'adore Virgil Donati, Cliff Almond, Horacio Hernandez, Dennis Chambers, par exemple. La liste est très longue !
M : Dernière question traditionnelle chez Rock 'n Balls : quel est ton top-3 des meilleurs albums de tous les temps ?
Léo : Sans ordre de préférence : Michel Camilo, One More Once [note : Camilo est un pianiste dominicain de jazz et de musique latino essentiellement]. Un des albums que j'ai le plus écouté et que j'écoute encore beaucoup. J'ai grandi en écoutant et en jouant cet album. Il s'agit probablement d'une des bases principales de mon jeu à l'heure actuelle; Metallica, Master of Puppets. Le premier album de Metallica que j'ai vraiment écouté, et ce qui n'était que du « bruit » au début pour moi s'est transformé en une sorte de révélation; Ark, Burn the Sun. Un album qui m'a touché peut-être plus que tous les autres.
M : Un grand merci pour cet entretien, Léo, et félicitations pour ce nouvel album que j'ai trouvé très convaincant ! Bonne chance également pour reconstituer un nouveau line-up, exercice qui n'est jamais facile… Je te laisse adresser le mot de la fin à vos fans belges… Merci encore, et à bientôt !
Léo : Merci beaucoup pour le soutien ! J'espère tous vous voir lors de notre prochaine tournée en février-mars, et plus particulièrement à Verviers le 15 février [note : au Spirit of 66] ! A bientôt !