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Un groupe de rock libre !
Rock'N'Balls Interview
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"Un groupe de rock libre !"

Entretien avec Niko (chant et guitare)
Interview et édition par Vanarkh

 
Devenu depuis quelques années le porte-drapeau du punk metal français indépendant, Tagada Jones accède au sommet avec un album Descente aux Enfers unanimement salué par les critiques et les fans (la preuve, en seulement 3 mois de vente, il était déjà en rupture de stock). L’enfer, c’est les autres, la société. Eux, ils sont au comble du plaisir et n’ont plus rien à envier aux plus grands groupes français. Adeptes de la débrouille, ils ne doivent cette réussite qu’à eux-mêmes. C’est d’autant plus mérité qu’ils n’ont jamais rien lâché de leurs idées ouvertes, écologiques et militantes. Et leur identité musicale est plus affirmée que jamais. Persévérance, cohérence et présence scénique aux quatre coins du monde sont leur force. Ils sont l’incarnation même de ce qu’il s’est dit un soir de novembre 1989 à l’Olympia : ils ont formé un groupe de rock libre !! Avides d’en connaitre davantage, nous nous sommes longuement entretenus avec Niko, le frontman du groupe, passionné et dévoué qui a visiblement beaucoup de chose à dire…

Vanarkh (Rock’N’Balls) : Salut Niko ! Comment vas-tu ? Comment cela se passe-t-il depuis la sortie du nouvel album de Tagada Jones Descente aux Enfers ?

Niko : Très très bien, impeccable. Eh bien écoute, ça se passe plutôt bien, voire même très très bien. On a eu un bon accueil du public sur ce disque-là. Là, on a déjà fait quand même pas loin de 25 dates en France depuis la sortie [note : interview réalisée le 28 novembre 2011. Depuis, ils ont fait 8 dates de plus au Canada] et les retours sont plutôt très positifs. Je ne sais pas si c’est pareil chez vous en Belgique mais ici les temps sont relativement durs en termes de fréquentation de salles mais nous, on est assez content puisqu’on s’en sort très très bien.

V : En fait, je dois t’avouer que j’avais un peu peur d’être déçu par votre nouvel album. Je me demandais comment vous alliez rebondir après Les Compteurs à Zéro qui m’avait laissé un petit goût de trop peu suite à l’abandon des petites touches électros et du second chant de Gus. Aujourd’hui, j’ai l’impression que Tagada Jones s’est affranchi de cette époque sans non plus revenir au punk hardcore de l’époque de Virus et Plus de Bruit. Es-tu d’accord avec ça ?

Niko : Oui. Si tu veux, nous, on part du principe qu’on ne veut jamais refaire deux fois le même disque. Quand on se retrouve à 4 dans un local de répètes, assez naturellement, on va mettre de côté les plans qui ressemblent de près ou de loin à quelque chose qu’on a déjà fait. Les gens prennent ça de manière très différente. Certains voudraient qu’on fasse toujours la même chose mais avec Tagada Jones, on a toujours changé. Pas radicalement, car tu as quand même la voix qui reste la même. Il y a des constantes qui font qu’on reconnait que c’est du Tagada. Après, c’est plus ou moins apprécié par les gens d’une époque à l’autre. Par exemple, le dernier album Les Compteurs à Zéro était un peu plus soft, un peu plus produit. Et c’est assez marrant, maintenant qu’on vient de sortir celui-ci qui est plus dur, un peu plus couillu, si je puis m’exprimer ainsi, il y a plein de gens qui nous disent qu’ils n’aimaient pas trop le dernier album. A l’époque, personne ne nous l’avait dit. Ils attendent toujours l’album d’après ! Mais c’est vrai qu’on se rend compte qu’un album comme Descente aux Enfers plait plus au public standard Tagada. Les gens qui aiment bien Tagada, aiment les choses rentre-dedans. Et comme là on a fait un album rentre-dedans, ça plait. On a un gros retour positif aussi bien des gens qui nous suivent depuis le tout début (presque 15 années d’album puisque le premier était sorti en 97) que de ceux qui étaient arrivés à l’époque un peu plus électro/hardcore de Manipulé ou de ceux qui sont là depuis le dernier album. Parce qu’évidemment, le public se renouvelle sans cesse. On se rend compte qu’à chaque nouvel album, il y a des jeunes de 14-15 ans qui viennent nous voir pour la première fois. Et là, ce nouveau disque a l’air d’être assez fédérateur. Toutes ces classes de gens s’y retrouvent assez bien. Les gens aiment bien finalement le côté rentre-dedans du groupe.

V : Concernant ce côté rentre-dedans, je trouve que Descente aux Enfers est en fait très metal. C’est la production avec Stéphane Buriez et André Gielen qui a apporté cela ?

Niko : Peut-être. Mais en même temps, Stéphane Buriez était déjà là sur l’album d’avant. Je crois qu’il y a aussi le fait qu’on est revenu à une prise live. On a tous enregistré ensemble. La seule fois où on l’avait fait, c’était sur notre premier 7 titres. Depuis, on faisait toujours des enregistrements comme tout le monde le fait maintenant c’est-à-dire track to track, tu vois. Le batteur enregistre tout seul, après on remet de la guitare et puis la basse, etc. Ici, seule la voix a été refaite après mais sinon toute la base rythmique est jouée live. Et ça, je pense que ça joue pas mal dans le côté énergique du groupe. Souvent quand on ressortait du studio, on ne ressentait pas ce qu’on a l’impression de ressentir quand on est sur scène ou quand on est ensemble à répéter. On se disait « merde, il manque un côté vrai, réel, plein d’énergie ». Et ça, on le retrouve beaucoup plus sur cet album-ci.

V : Je trouve que ta voix est plus assumée. Elle sonne de façon plus franche mais surtout le chant est beaucoup plus mélodique sur ce nouvel album. As-tu travaillé dans ce sens ou c’est venu tout seul ?

Niko : Non, c’est quelque chose qui est venu tout seul. Mais il y avait déjà pas de mélodies sur l’album d’avant par exemple. En fait, au bout d’un moment, j’avais peut-être l’impression d’avoir fait un peu le tour du « crié ». C’est sûr que moi, ma voix elle est plutôt criée que chantée et quand j’ai commencé à composer peut-être me suis-je dit que ça amenait un peu de changement, justement pour ne pas faire tout le temps la même chose... Ça a plu à tout le monde, et on a gardé ce côté-là sur des refrains. C’est un bon compromis je trouve.

Tagada Jones

« On est revenu à une prise live. On a tous enregistré ensemble. Et ça, je pense que ça joue pas mal dans le côté énergique du groupe. » (Niko)

V : Vous avez changé de batteur récemment. C’est le premier album qu’il enregistre avec vous et il y fait d’ailleurs un excellent boulot. Il apporte vraiment une dynamique supplémentaire au groupe...

Niko : Il y a déjà presque deux ans que Job est avec nous en fait. Il est arrivé à la moitié de la tournée précédente. Ouais, on s’en est tout de suite rendu compte quand on a joué avec lui sur scène, même les vieux morceaux. Il ramenait une touche supplémentaire, personnelle. Lui, il est plus issu du milieu hardcore/metal. Forcément, il met des coups partout et ça rend les morceaux beaucoup plus dynamiques. On compose toujours de même façon : moi, j’arrive avec une « chansonnette » avec les paroles et une guitare sèche. J’ai ainsi la base des morceaux et puis après on les joue tous ensemble. Et puis quand il a mis ses plans de batterie dessus, ça nous a donné envie de découler sur des riffs qui n’étaient pas du tout pensés dans la composition initiale du morceau.

V : Quelle est la raison d’être des morceaux « La Traque » et « De Retour à la Réalité » qui sont fort différents du reste ? Je te propose trois possibilités : a) proposer une dose d’éclectisme et d’ouverture musicale; b) garantir la continuité et la cohérence avec les bonus qu’il y avait sur Le Feu aux Poudres ou sur l’album 6.6.6.; c) se faire plaisir en invitant des potes (hExcess et La Phaze)

Niko : Avant tout, ce serait quand même la troisième. Mais quelque part, on est content aussi de pousser au vice sur l’ouverture d’esprit. Parce que, à l’époque, quand on a mis de l’électro dans notre punk français (ce qu’on faisait était assez proche du punk français ; on pouvait en tout cas classer ça là-dedans), eh bien, si tu veux, c’était un peu novateur. Il n’y avait pas tant de groupes dans le punk qui le faisaient. Nous, on trouve que c’est important de ne pas avoir peur de ses idées, de ses opinions et de ne pas avoir peur de pousser justement vers l’ouverture d’esprit. Tu vois, on avait fait la même chose avec des textes très engagés, notamment pour la femme et pour l’écologie. Des choses qu’on ne voyait pas trop dans le côté punk ici en France. On ne s’en est pas caché. Ça ne nous fait pas peur, que ça plaise ou pas, c’est notre point de vue, on l’assume. Mettre une touche d’électro, on l’assume depuis très longtemps. On savait en faisant le disque qu’il serait plus punk rock metal hardcore (ou tout ce qu’on veut) que les 2 ou 3 albums précédents. Donc, quelque part, en plus de faire ces morceaux avec des potes qu’on connait depuis très longtemps, ça nous faisait aussi plaisir de finir un disque très rock avec une bonne touche électro quand même. Que les gens aiment ou aiment pas, ça fait partie de Tagada finalement d’avoir aussi un peu d’électro.

V : Descente aux Enfers est un concept album. Peux-tu nous en dire plus sur ce concept et les paroles ?

Niko : En fait, on parle un peu des mêmes sujets, des mêmes thèmes, depuis plusieurs années. Et comme malheureusement, ça ne change pas au niveau des problèmes qu’on pointe du doigt et comme on ne veut pas tout le temps faire la même chose, j’ai eu l’idée de traiter de ces sujets d’une manière très différente c’est-à-dire de le faire à travers un personnage. C’est un peu le personnage fictif que l’on a depuis l’époque de Manipulé. Du coup, à travers une tranche de vie, de 20 à 30 ans avec la rentrée dans la vie active, on raconte un petit peu tout ce qui peut arriver et en découler et notamment (malheureusement) la descente aux enfers. A ce moment, avec toutes les difficultés que tu rencontres, tu te rends compte que la vie n’est pas du tout comme ce que tu avais pu te l’imaginer étant jeune. Finalement, on a quand même traité toujours des mêmes sujets mais à travers ce personnage-là. Bien sûr, si tu prends les textes et si tu les mets les uns derrière les autres, ce n’est pas exactement comme un roman. Mais si tu images un peu l’histoire générale, tu te rends compte que ça peut représenter vraiment une tranche de vie d’un personnage et son pétage de plombs quand il se rend compte de ce qu’est la vie réelle.

V : Est-ce qu’utiliser ce personnage-là n’offre pas justement la possibilité de pouvoir taper sur tout et partout et d’être plus radical que si ce n’était pas un concept ?

Niko : Je ne sais pas. Je ne pense pas vraiment parce qu’on a toujours été assez radicaux dans notre façon de voir les choses. C’est vrai que la façon d’écrire est très différente parce qu’effectivement, les 2-3 premiers textes, je les ai un peu écrits comme un ado pourrait écrire, tu vois. C’est un peu le but du jeu puisque le personnage est ado. C’est surtout le style d’écriture qui est très différent. C’est peut-être à ce niveau que c’est plus direct mais dans le fond, on a toujours été assez clairs avec nos idées. Je ne pense pas que le fond de la pensée change beaucoup mais le style oui.


« Nous, on trouve que c’est important de ne pas avoir peur de ses idées, de ses opinions et de ne pas avoir peur de pousser justement vers l’ouverture d’esprit. » (Niko)

Tagada Jones

V : Il y a quand même une grande part de toi-même dans ce mec qui pète les plombs ?

Niko : Oui. Mais bon, nous, on a toujours assumé nos choix. Quand on a monté le groupe il y a 18 ans (c’était en décembre 93), j’ai tout de suite tenu à monter notre propre structure de disque et notre propre structure de tournée. On a monté ça avec ma copine Séverine. Cette structure-là existe toujours, fait tourner plein de groupe en France et produit des disques. On a notre propre studio. On a toujours continué dans cette voie très DIY [note : Do It Yourself]. On s’assume mais en même temps on est un peu à l’écart de la vie que je décris là parce qu’on a pris un chemin parallèle et on continue à débroussailler pas mal de choses. Seulement, il y a plein de choses qui nous concernent beaucoup moins dans le sens où on n’a pas de patron, on est dans un moule un peu à part. La société on la regarde un peu comme si elle était à côté de nous, tu vois ce que je veux dire. On est dedans, on en est bien conscient et on aimerait pouvoir changer plus de choses. Mais il y a aussi pas mal de constats que l’on fait qui finalement ne s’appliquent plus vraiment à nous. Et c’est assez marrant de constater ça. Maintenant, je pousse vraiment beaucoup de gens à ne pas hésiter à aller à fond dans leur lignée et au bout de leurs idées parce qu’au moins, quand tu fais ça depuis 15-20 ans, eh bien, tu peux en récolter les fruits. Ce qui est le cas pour nous. Et on en est vraiment fier. C’est sûr qu’on n’est toujours pas à rouler sur l’or ou à gagner beaucoup d’argent mais ça n’a jamais été notre but. On visite beaucoup de pays, on voit plein de gens, on rencontre plein d’autres musiciens, on partage énormément de choses avec d’autres musiciens, avec d’autres artistes. C’est ce qu’on a toujours voulu faire et on est vraiment heureux. Donc, si tu veux, effectivement il y a une grande part de moi-même mais à la fois un constat différent de ce que je pouvais penser quand j’avais 15-20 ans.

V : J’ai noté, et cela rejoint tout à fait ce que tu me dis, que dans beaucoup de tes textes (et pas uniquement sur cet album), il y a toujours une notion de défi à la société, de marginalité et de combativité. Du coup, on a l’impression que toi ou Tagada Jones, vous en avez pas mal chié pour en arriver là.

Niko : Ah ben, bien sûr ! Et on continue. Mais effectivement quand ça fait 15 ans que tu défonces des portes, c’est plus la même chose que quand tu le fais pour la première fois. Ça t’impressionne un peu moins, on va plus au combat et plus facilement. Et je pousse plus les gens à y aller. Tagada, c’est ça. Je trouve que quelque part les gens sont un peu trop comme des moutons et se laissent un peu trop faire à mon goût. Quand tu te rebelles d’une façon ou d’une autre, ça ne peut qu’aller mieux. En tout cas, tu n’es pas trop en conflit avec toi-même, ce qui est déjà pas mal pour être heureux dans la vie. Parce que moi, quand je me lève le matin pour faire ce qui est mon métier (en l’occurrence faire de la musique), je n’ai pas vraiment l’impression d’aller travailler pour nourrir la société ou pour me faire entuber par un patron et tout ce genre de choses. Mais effectivement, ça été hyper long et c’est encore hyper long. Maintenant, on arrive à en vivre. Avec Tagada Jones, on gagne à peu près l’équivalent du SMIC français. Le SMIC en vivant de ta passion, en te baladant dans le monde entier, c’est plus que rêvé ! Effectivement, les 10 premières années, ça a été un peu dur mais on savait ce qu’on voulait, donc on n’a jamais rien lâché. Et puis comme tu dis, vu les discours du groupe et vu nos pensées et nos idées, les portes n’ont fait que se refermer devant nous. De toute façon, rapidement, on a arrêté d’aller demander de l’aide parce qu’on s’est bien rendu compte que personne ne nous aiderait jamais.

V : Cet album offre une approche assez pessimiste du monde et de la société. Vois-tu quand même un peu d’optimisme pour l’avenir et pour nos enfants ? Je pense par exemple au mouvement des indignés (qui ne prend malheureusement pas tellement en France). Est-ce qu’il y a des choses comme cela qui te donnent un peu d’espoir ?

Niko : Oui. Par exemple, presque encore plus concret que les indignés (en France en tout cas car effectivement les indignés marchent pas hyper bien ici), c’est la prise de conscience autour de l’écologie. Il y a 15-20 ans, tout le monde s’en foutait royalement. Quand on a commencé à chanter cela, j’avais vraiment l’impression d’être le seul à penser ça, même dans ma famille, même autour de moi. Eh bien, ici en tout cas, il y a eu un énorme changement. Je trouve que c’est très positif dans le sens où quand tout le monde s’en rend compte, il se passe des choses énormes. Maintenant, même tous les mecs les plus avides de pognons, toutes les grandes entreprises, tous les grands supermarchés français, font en fonction de l’écologie, du biologique, de l’agriculture raisonnée. Et ça, ce sont des choses qui ont vraiment pris tard dans la tête de tout le monde. Maintenant, même les industriels sont bien obligés de faire avec. Moi, j’habite en Bretagne, je suis donc bien placé pour en parler puisqu’ici, c’est une région agricole avant tout. Pendant des années, les banquiers ont poussé à l’industrialisation et à l’élevage intensif par exemple. Et maintenant, c’est le contraire, on fait marche arrière sur tout ce qui intensif. On se rend compte qu’il y a de plus en plus d’élevages bios, il y a de plus en plus de Scop [note : société coopérative et participative, un type de société commerciale qui bénéficie d’une gouvernance démocratique et d’une répartition des résultats favorisant la pérennité des emplois et du projet d’entreprise] qui se créent pour vendre directement au client sans passer par des grossistes et des grandes surfaces. Eh bien, moi, je trouve ça super. C’est qu’il y a du positif. Quand tout le monde se bouge le derrière et que les gens prennent bien conscience qu’il y a quelque chose qui ne va pas, ça change. Et à ce moment, même les gens qui ont le pouvoir avec l’argent ne peuvent plus rien y faire parce que si tout le monde décide d’arrêter de consommer un type de produit qu’ils nous mettent sous le nez avec leurs publicités, tout s’arrête tout simplement. La grosse consommation de ce produit-là s’arrête aussi sec. Ça peut aller très vite. Moi, je crois que là, effectivement, on a vraiment vu quelque chose de très positif. C’est bien la preuve que quand je décris la société, en fait, je ne décris pas les personnes. Parce que tu vois, derrière l’image qu’on nous montre par exemple de l’Amérique, il y a aussi plein de gens derrière, il y a des citoyens. De même avec l’image qu’on nous montre du français : on est caricaturé par Sarkozy. Ben, tu vois, moi et Sarkozy, je suis tout simplement son opposé. Tout ce qu’il pense, je pense le contraire. Je ne vois pas sur quel terrain on pourrait être d’accord. Il y en a peut-être mais il doit ne pas y en avoir beaucoup ! Voilà, moi je critique plus la société en général et finalement plus le capitalisme que les gens qui sont derrière tout ça. Pour la plupart, ils sont encore bons et il y a plein de choses positives qui peuvent sortir de ces gens-là. Ce n’est pas l’humain qu’on critique, ce sont les idées représentées par les gens au pouvoir qu’on critique.


« Je trouve que quelque part les gens sont un peu trop comme des moutons et se laissent un peu trop faire à mon goût. Quand tu te rebelles d’une façon ou d’une autre, tu n’es pas trop en conflit avec toi-même, ce qui est déjà pas mal pour être heureux dans la vie. » (Niko)

V : Pour rester dans le politique, je voulais te demander ton avis sur le grand cirque en cours et à venir pour la présidentielle 2012 ? Est-ce que tu t’y intéresse un peu ?

Niko : Oui, oui, bien sûr. C’est sûr que mes idées sont clairement de gauche. Donc, moi, mon rêve serait d’avoir un front de gauche plutôt que le parti socialiste. Je trouve par exemple que partager des idées et des débats avec les verts, c’est quelque chose de très important. Donc, là, ça me désole un peu de voir les socialistes et les verts qui se tirent dedans. Je trouve qu’il devrait y avoir un petit peu plus de gens de gauche, des anarchisants, des... Bon, des communistes purs et durs, c’est toujours le nom qui me fait un peu peur parce que les communistes ont fait peut-être même plus de morts que les nazis. Je n’ai jamais compris pourquoi ils avaient gardé ce nom-là. Mais voilà des gens qui ont des idées vraiment de gauche. La seule chose pour laquelle je voterais les yeux fermés, ce serait un front de gauche qui malheureusement n’existe pas. Et puis là, ce qui me fait encore plus peur, c’est quand les socialistes prennent un peu d’avance dans les sondages. Ils prennent aussitôt la grosse tête et ils commencent à dégager tout le monde genre « on n’en a rien à foutre de vous les bouseux ». Et ça, c’est hyper dommage. Ceci dit, j’espère qu’ils vont quand même laminer l’autre con. Et puis surtout l’autre conne là. Puisqu’il faut toujours se méfier de cette Marine Le Pen qui, à tout moment, est capable de récupérer des électeurs déçus. On l’avait déjà vu une fois avec son père au deuxième tour. Elle est presque plus dangereuse. Si elle passe, c’est sûr que moi je déménage. Je viens chez vous. Ou au Canada, au Québec.

Tagada Jones

V : Le public de Tagada Jones, et le public punk en général, va être plus facilement accroché par ce que tu dis. Dès lors, comment faire pour toucher aussi des gros beaufs complètement anesthésiés par la société de consommation et la télé poubelle qu’on leur sert tout le temps ?

Niko : C’est compliqué, c’est sûr. C’est aussi pour ça qu’on a fait des choix paradoxaux qui étaient notamment de présenter notre musique à un plus grand nombre de personnes. C’est pour cela qu’il y a 10-12 ans, on a accepté de mettre notre musique dans les fnac et les grands réseaux de distribution. Pour moi, c’était un cap à passer : est-ce qu’on le fait ou pas ? Et on s’est dit que c’était peut-être bien de le faire pour essayer un tant soit peu de présenter nos idées à tout le monde. Parce que, soit tu prends le parti de combattre en restant vraiment dans l’underground et personne ne parle de toi et donc les retentissements sont vraiment très faibles ou très longs à se faire sentir, soit tu prends parti, au degré que tu veux, d’utiliser la société pour véhiculer tes idées. Donc voilà, nous, à partir du moment où on avait choisi de mettre nos disques en grande distribution, on s’est ouvert un petit peu à tout le monde, dont notamment à des gens qui n’ont pas forcément les mêmes idées que nous. On a poussé ces convictions-là en allant jouer dans tous les plus gros festivals. On a fait par exemple les Vieilles Charrues. L’idée est un petit peu différente parce que ce n’est pas un festival capitaliste. C’est pas parce que c’est le plus gros festival français que c’est un festival capitaliste. Mais c’est sûr qu’il y a des gens qui nous ont décrié. OK mais nous au moins, grâce à des festivals comme ça, on peut présenter notre mode de pensée à un plus grand nombre. Dans le lot, c’est un peu salaud ce que je dis, il y a beaucoup de gens qui étaient fans de Trust et qui sont peut-être maintenant dans cette beaufitude. Parmi eux, il y en a plein qui se retrouvent dans Tagada parce qu’il y a un certain côté vindicatif et un chant en français. Beaucoup nous disent : « moi, j’ai 50 ans et depuis Trust, j’avais rien entendu qui m’a éclaté comme ça ». Dans le lot, je pense qu’il y en a peut-être qui n’ont pas les mêmes idées politiques que nous mais qui par contre se retrouvent plus dans le style de musique ou le style de voix ou ce genre de choses. Et tant mieux s’il y en a à qui ça ouvre l’esprit. Je peux te dire que vu les commentaires que je reçois aussi bien par mail, par courrier, sur notre site ou sur les réseaux sociaux, l’impact des paroles est très important. Il y a beaucoup de gens qui y font attention.

V : Al Jourgensen de Ministry a arrêté son groupe à la fin de la présidence de Bush. J’espère que tu ne vas pas aussi arrêter Tagada Jones si le « petit trou du cul » n’est pas réélu en 2012 ?

Niko : Non, non, non (rires). Ça risque pas. De toute façon, tu sais, on a fêté en 2007 notre 1000ème concert. Déjà à ce moment-là, on s’était dit qu’on irait au moins jusqu’à 2000 concerts.


« Moi et Sarkozy, je suis tout simplement son opposé. Tout ce qu’il pense, je pense le contraire. Je ne vois pas sur quel terrain on pourrait être d’accord. » (Niko)

V : Justement, c’était ma question suivante. Où en est le compteur du nombre de concerts ?

Niko : Ah ben, là, on est à peu près à 1400. C’est à assez simple de calculer. On fait à peu près 100 concerts par an. Donc, à ce rythme-là, il y en a encore au moins pour 5-6 ans voire 7 pour arriver à notre 2000ème concert. Donc, normalement, je touche du bois, mais à moins qu’on se casse la pipe, moi, je suis parti pour continuer jusqu’au bout. C’est vrai qu’il y a des gens qui perdent un peu la foi. C’était le cas de notre ancien batteur. Ce n’est pas qu’on s’est mal entendu avec lui. C’est juste que lui, il a perdu la foi en ce qu’on faisait. Faire des kilomètres, être plus souvent sur la route, dans des avions ou dans des camions que chez toi, c’est une façon de vivre. T’aime ou t’aime pas. Il y a des gens qui aiment bien et puis qui, au bout d’un moment, en ont marre. Je dis souvent qu’ils ont eu l’envie de poser leur valise. Ça été le cas avant lui de notre bassiste avec qui on travaille toujours d’ailleurs. Pepel, c’est le comptable d’Enrage Productions et de Rage Tour. Il a posé ses valises parce qu’il en avait marre d’être tout le temps sur la route mais il avait toujours envie de travailler dans ce milieu-là. Donc pour lui, le vœu est exhaussé. Puis par exemple Boiboi, notre batteur précédent, a eu carrément envie de couper les ponts avec la musique. C’est un peu comme si ça avait été un trip de jeunesse puis qu’il en avait eu marre. On comprend tout à fait. Il arrête, il fait autre chose, on finit tout ça en bon terme. Gus, d’ailleurs, c’était aussi pareil. Quand on fait de la musique, on le fait avant tout pour les gens. Quand tu commences un groupe, tu le fais pour toi dans ton local de répète et puis quand ça fait 15 ans que tu joues, le vrai plaisir tu l’as en jouant devant des gens, en partageant ta musique avec des gens. Finalement, c’est un outil de partage la musique. Donc voilà, quand t’as le plaisir d’aller rencontrer des gens et que t’es quelqu’un de sociable, je crois que ça ne s’arrête jamais vraiment. Ce sont peut-être les personnes les moins sociables qui décident d’arrêter à un moment.

V : Malgré tout, n’est-ce pas trop dur de gérer la vie de famille avec la vie sur les routes ?

Niko : Ben… c’est une vie quoi. C’est une façon de vivre différente. Il y a des enfants dont les parents ne sont pas là de toute la semaine et puis ils sont là le weekend. Nous, on est plutôt là toute la semaine et rarement le weekend. Des fois, on part sur de plus longues périodes. C’est vrai que les enfants vivent ça différemment. Ce n’est pas vraiment un souci si tu discutes bien avec eux. Et puis à côté de ça, il y a plein de choses positives : on voyage beaucoup, il y a aussi plein de gens de pays différents qui viennent chez nous. Mes enfants, ils ont déjà vu à la maison des américains, des japonais, des canadiens, des suédois, des espagnols, des belges, des anglais, des suisses, etc. C’est aussi une ouverture sur le monde qui est vachement intéressante. Donc, tu vois, ce n’est pas la même vie pour eux que pour des enfants dont les parents ont des métiers tout à fait standards. Mais après, je pense que l’essentiel c’est que les parents soient épanouis. Parce que tu vois tellement de cas où les enfants ne sont pas épanouis juste parce que les parents ne le sont pas. Et puis les parents divorcent et ce n’est pas forcément mieux. Je crois qu’il y a aussi quelque chose de très positif dans ce qu’on fait. C’est que nous, on reste d’éternels enfants. Moi, quand je pars le weekend et qu’on se retrouve à 8-9 copains dans le camion, on a la même vie que quand on était adolescents. Moi, j’ai l’impression d’être tout le temps en colonie de vacances. Je crois qu’un des grands maux de la société, c’est que tous les gens de 30-40 balais se font tous un peu chier. Ils n’ont plus le côté très social que tu peux avoir quand t’es jeune, que t’as plein de potes et que tu t’éclates. Les gens se retrouvent un peu individualisés, renfermés sur eux-mêmes.

Tagada Jones

V : Te souviens-tu de tous les endroits où vous avez joué live ? Ou en tout cas, l’endroit le plus bizarre ? Le public le plus déjanté ? Le concert le plus pourri ?

Niko : Ouais, je me rappelle d’à peu près de tout. Déjà comme je m’occupe dans notre structure de la partie booking de toutes les dates de Tagada (et aussi de plein d’autres groupes), évidemment, ça m’aide pas mal à me rappeler des endroits. Je crois que je me rappelle de tout. Je cite souvent la même chose pour le concert le plus incroyable. Ça se passait en Slovaquie, à peu près à 300 km de Tchernobyl, quelques années après. C’était aussi juste quelques années après la chute du mur. Je crois que c’était un an seulement après la séparation de la Tchécoslovaquie. Et là, on a fait un concert dans endroit complètement hallucinant où on devait être le premier groupe occidental à venir jouer. C’était une scène en plein air, montée de brics et de brocs. La sono était pareille. Il n’y avait pas de lumières. C’était vraiment chaotique au niveau technique. Mais alors par contre, on a pris la claque de notre vie au niveau humain ! Parce que les gens se sont tellement éclatés. A partir du premier accord jusqu’au dernier, il y a eu la queue qui partait du côté de la scène, qui montait sur scène, avec des gens qui slammait. Et non-stop, t’avais 100 à 150 personnes à faire la queue. Bref, il y avait à peu près 600-700 jeunes dans un bled paumé au fin fond de la Slovaquie et avec des conditions techniques quasi pourries : peut-être un des meilleurs concerts de notre vie.


« On a fêté en 2007 notre 1000ème concert. Déjà à ce moment-là, on s’était dit qu’on irait au moins jusqu’à 2000 concerts ! » (Niko)

V : Restons dans les souvenirs. On connait tes influences musicales (Parabellum, Bérurier Noir, Les Shériff, OTH, etc.). Quel est l’album qui t’a donné envie de faire de la musique ?

Niko : Je dirais que c’est Concerto Pour Détraqués des Bérurier Noir. C’est vraiment le truc qui m’a le plus accroché. Ou alors le live à l’Olympia de leur concert d’adieu [note : Viva Bertaga] parce finalement à ce moment, je n’avais que 16 ans. Voilà, je pense que ce sont ces deux albums-là qui m’ont vraiment mis le pied à l’étrier. Et comme tu dis, après c’était l’époque alterno avec la Mano aussi, Les Shériff, Parabellum. Des vrais moments cultes qui m’ont donné envie de faire de la musique

V : Je comprends tout à fait. Je suis aussi un grand fan des Bérus. Et je trouve d’ailleurs que Tagada Jones est vraiment le digne héritier de Bérurier Noir. Pas forcément dans la musique mais dans la ligne de pensée en tout cas.

Niko : Oui, ben tu sais, moi, je suis un très bon ami de Loran et on est un des seuls groupes avec qui il accepte de venir faire des reprises sur scène. On fait des reprises des Bérus sur scène depuis longtemps et quand il est là, il vient chanter avec nous. Il y a très peu de groupes avec lesquels il fait cela. Un jour, il m’avait fait un énorme compliment. Il m’avait dit : « je crois bien que la reprise de Béru que vous avez faite, c’est la meilleure que j’ai jamais entendue ». C’est sûrement un peu grâce à ce que tu dis, parce qu’il ressent… En fait, il m’avait dit ça : « parce que je ressens un état d’esprit de Béru dans cette reprise ».

V : Justement pour rester dans le trip des reprises, que retiens-tu de l’aventure du Bal des Enragés ? Est-ce que ça va continuer ?

Niko : Oui, ça va continuer parce que c’est une expérience où on prend tellement tous plaisir. Ça s’arrêtera le jour où ce sera unilatéral. Soit il n’y aura plus que nous, les musiciens, à prendre plaisir, soit il n’y aura plus que le public et nous on se fera chier. Et pour l’instant, à chaque fois qu’on joue, c’est le carton plein. Nous, on s’éclate tous. Alors quand je te parlais de colonie de vacances avec un groupe, y a pas mieux que le Bal des Enragés pour partir en colonie de vacances vu qu’on est 23 sur la route. T’imagines un peu le bordel ! Et puis le public s’éclate. Les organisateurs et les techniciens aussi. Donc il n’y a pas vraiment de raison de s’arrêter. Effectivement, on prend des pauses. Là, c’est le cas. Nous, on sort notre album. Lofo sort aussi son album. Parabellum rentre en studio en janvier. Donc, il y a des moments où on prendra des pauses mais on s’est déjà dit qu’il y aura des dates du Bal en 2013.

V : Question traditionnelle pour Rock'N'Balls: quel est ton TOP 3 des meilleurs albums de tous les temps ? Tu as déjà évoqué Bérurier Noir. D’autres ?

Niko : C’est pas facile. Il ne faut pas que je cite que des « frencheries ». Parce que moi, j’ai beaucoup écouté de français. Il faut citer des choses qui ont mis des tournants. Je dirais Rage Against The Machine… le titre, je l’ai plus en tête, c’est celui où il y a tous les tubes… parce que je pense que c’est vraiment un album qui a été culte [note : leur premier album en 1992 simplement intitulé Rage Against The Machine]. Et puis aussi le Psalm 69: The Way to Succeed and the Way to Suck Eggs de Ministry [note : le titre du disque que Niko mentionne est ??F????T qui est en fait celui qui apparait sur la pochette].


« Je crois qu’un des grands maux de la société, c’est que tous les gens de 30-40 balais se font tous un peu chier. Ils n’ont plus le côté très social que tu peux avoir quand t’es jeune, que tu as plein de potes et que tu t’éclates. » (Niko)

Niko, je te remercie vraiment beaucoup. Et puis je te souhaite bon vent pour la suite. J’espère que vous allez passer bientôt en concert en Belgique.

Ecoute, on a des dates au mois d’avril. De mémoire, je crois que c’est le 14 à un festival à Frameries. Et le 12 avril, on joue au Magasin 4 à Bruxelles.




Interviewé par : VANARKH